
Dans une chèvrerie, tout va vite. Les chèvres bougent, grimpent et cherchent la nourriture en permanence : impossible d’y saisir des données comme on le ferait dans un bureau, avec les deux mains occupées. C’est pourtant là, pendant la traite ou au moment d’une mise bas, que les éleveurs ont besoin d’enregistrer l’information : un mouvement de lot, une naissance ou un traitement sanitaire.
Seenovia, organisme de conseil en élevage des Pays de la Loire et de Charente-Maritime, nous a confié la conception d’UBIQ, une application de suivi de troupeau caprin, avec l’ambition de succéder à Caplait, l’outil du secteur en fin de vie. Le projet s’appuie sur ce que nous avions déjà construit pour le suivi des troupeaux bovins avec Pilot’Élevage, mais l’univers caprin nous a imposé de repartir du terrain : nous sommes allés visiter des élevages pour observer concrètement la variété des organisations et concevoir une application réellement adaptée aux usages : gestion des animaux en lots, expérience adaptée aux pics de mise bas et carnet sanitaire électronique, le tout accessible en quelques gestes, y compris sans réseau.
Le suivi individuel des chèvres peut également s’appuyer sur des lecteurs identifiant les puces RFID placées à l’oreille ou au paturon. Là où les lecteurs professionnels du marché coûtent entre 600 et 1 000 euros, nous avons conçu UBIQ pour fonctionner avec un lecteur universel à moins de 50 euros, le même que celui utilisé pour identifier n’importe quel animal pucé. Cette compatibilité RFID rend le dispositif accessible à un plus grand nombre d’exploitations, sans sacrifier la fiabilité de l’identification.
Autre spécificité du projet : la transmission électronique des déclarations réglementaires (naissances, mouvements de troupeau) directement aux chambres d’agriculture. Ce flux devait respecter un format strict imposé par l’État, avec un enjeu fort : un éleveur dispose de peu de jours pour déclarer un événement, et un blocage du flux le pénalise directement. Nous avons développé et sécurisé cette application en Java/Kotlin sur Spring Boot, hébergée sur Azure Container Apps, avec un pipeline Terraform, Docker et GitLab CI pour fiabiliser chaque mise en production.
Côté applicatif, UBIQ se décline en une seule application multiplateforme (iOS, Android et web), développée en React Native pour un usage en chèvrerie, avec les mains libres autant que possible, mais aussi au bureau sur ordinateur. L’application fonctionne également sans réseau : les saisies restent en mémoire sur le téléphone et se synchronisent dès que la connexion revient.
Développée en quelques mois, avec des livraisons itératives permettant d’évaluer les versions intermédiaires directement sur le terrain, UBIQ est aujourd’hui utilisée par les éleveurs caprins accompagnés par Seenovia et Eilyps, avec une adoption qui dépasse le seul périmètre des adhérents au contrôle de performance.
Nombre d’animaux dont les données sont aujourd’hui gérées via UBIQ.
Volume mensuel de déclarations enregistrées directement depuis le terrain.
Éleveurs et collaborateurs utilisant l’application mobile au quotidien.


Le principal défi technique du projet ne portait pas sur l’application elle-même, mais sur sa capacité à dialoguer de façon fiable avec l’administration. Contrairement au suivi bovin, où les déclarations passaient par un tiers, nous avons dû construire nous-mêmes le flux d’envoi des déclarations réglementaires vers les chambres d’agriculture (les EDE), sous forme de dépôts de fichiers XML sur des serveurs FTP, avec un format de fichier strictement encadré par l’État. Ce flux devait être solide dès le premier jour : un éleveur dispose de 6 jours pour déclarer un événement (naissance, sortie de troupeau), et un blocage du flux le fait tomber hors délai, avec des conséquences directes pour lui.
Le second défi technique portait sur l’intégration RFID. Nous avons fait le choix de nous appuyer sur un lecteur de puces universel, à moins de 50 euros, plutôt que sur les lecteurs professionnels dédiés au monde caprin, dont le prix dépasse souvent 600 euros. Ce choix a nécessité d’adapter nos développements mobiles et web pour déporter les fonctionnalités du lecteur professionnel dans l’application, sans perdre en fiabilité de lecture ni en rapidité de saisie sur le terrain.
Le projet caprin ne pouvait pas être une simple déclinaison du travail déjà réalisé sur le suivi bovin avec Pilot’Élevage. Nous sommes allés directement en élevage pour observer le quotidien d’une chèvrerie : gestion de lots plutôt que d’animaux isolés, sortie de traite avec réorientation des chèvres selon leur lecteur RFID, contraintes de saisie mains libres dans un environnement bruyant et mouvant. Ces visites de terrain ont directement guidé nos choix produit, par exemple sur la gestion spécifique des lots d’animaux ou sur les scénarios de saisie en salle de traite.
Nous avons travaillé en cycles courts, avec des retours réguliers des équipes de Seenovia et des éleveurs pilotes, pour ajuster l’application au fil des usages réels plutôt que sur la base d’hypothèses. Cette proximité terrain a aussi permis d’anticiper des irritants concrets, comme le besoin de garder les mains libres pendant la traite, et d’orienter certains choix d’ergonomie mobile en conséquence.
UBIQ nous a rappelé qu’un logiciel de gestion d’élevage ne se conçoit pas depuis un bureau. La chèvrerie impose ses propres contraintes : bruit, mouvement permanent, mains occupées et réseau parfois absent. Nous n’aurions pas pu anticiper certains choix, comme la gestion des lots ou l’ergonomie des saisies en salle de traite, sans être allés observer directement le travail des éleveurs.
Le projet nous a aussi confirmé qu’une intégration réglementaire, aussi technique et invisible soit-elle pour l’utilisateur final, mérite le même niveau d’exigence que la partie visible d’une application. Le flux XML/FTP vers les chambres d’agriculture ne se voit jamais dans l’interface, mais sa fiabilité conditionne directement la capacité d’un éleveur à respecter ses obligations légales. Construire cette brique nous a demandé de renforcer notre vigilance sur les premiers déploiements en production, plutôt que de nous reposer uniquement sur la spécification fournie.
Enfin, le choix d’un lecteur RFID universel à moins de 50 euros, plutôt qu’un matériel propriétaire coûteux, illustre une conviction que nous retrouvons sur d’autres projets : la meilleure solution technique n’est pas toujours la plus sophistiquée, mais celle qui rend un outil réellement accessible à ceux qui vont s’en servir tous les jours.
Seenovia est un organisme de conseil en élevage basé dans les Pays de la Loire et en Charente-Maritime, aux côtés d’Eilyps pour les Deux-Sèvres et l’Ille-et-Vilaine. Ces structures accompagnent les éleveurs bovins, ovins et caprins dans la gestion technique et économique de leurs exploitations : contrôle de performance, suivi sanitaire et conseil en élevage. UBIQ a vocation à s’étendre à d’autres organismes de conseil en élevage caprin en France, en remplacement de Caplait, l’ancien système d’information du secteur.
Le délai dépend surtout de la complexité des intégrations réglementaires côté administration et de la migration des données d’élevage, pas de l’application elle-même. Sur UBIQ, le point le plus long a été de fiabiliser le flux de déclaration vers les chambres d’agriculture et les échanges de données avec la base nationale.
Non, c’est même notre point de départ habituel. Sur UBIQ, nous sommes allés directement en chèvrerie observer le travail des éleveurs plutôt que d’attendre un cahier des charges exhaustif. Cette immersion terrain, avec des éleveurs devenus bêta-testeurs, nous a permis de construire l’application sur des usages réels plutôt que sur des hypothèses.
Oui, et c’est souvent sous-estimé. Sur UBIQ, un blocage du flux réglementaire fait tomber l’éleveur hors du délai légal de 6 jours, avec des conséquences directes pour lui. Nous traitons ce type de brique avec le même niveau d’exigence que la partie visible de l’application, en renforçant la vigilance sur les premiers déploiements quand aucun environnement de test n’est disponible.
Partiellement. L’architecture technique et une partie de l’expérience acquise sont réutilisables, comme nous l’avons fait entre Pilot’Élevage et UBIQ. Mais les usages métier ne se transposent pas automatiquement : une chèvrerie n’est pas une étable, et les choix d’ergonomie ou de gestion de lots ont dû être repensés à partir d’observations terrain spécifiques au caprin.
Sur UBIQ, nous avons opté pour un lecteur RFID universel à moins de 50 euros plutôt qu’un matériel propriétaire à plus de 600 euros, ce qui a nécessité d’adapter nos développements pour garantir la même fiabilité de lecture. Ce type d’arbitrage se décide au cas par cas, en fonction du volume d’utilisateurs à équiper et de la robustesse réellement nécessaire sur le terrain.